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Portraits de réalisateurs : Stéphane Roland

Dans sa série de portraits consacrés aux professionnels de l'audiovisuel, l'IMAAT a recueilli cet échange avec Stéphane Roland, réalisateur et co-fondateur d'une société de production.



Bonjour Stéphane , peux-tu te présenter en quelques lignes ?


Je m’appelle Stéphane ROLAND, je suis actuellement réalisateur au sein de l’agence Creav Communication, et co-fondateur de la société de production Obatala. Ces 2 agences produisent des documentaires et des films d’entreprise, mais également des événements physiques ou digitaux, des sites web, des projets d’édition ou muséographiques. Elles sont basées dans les Pyrénées, l’une à Pau, l’autre à Bagnères-de-Bigorre. La raison de cet ancrage pyrénéen est que j’aime profondément la haute montagne, la neige et les grands espaces. Développer la production audiovisuelle indépendante dans les Pyrénées au début des années 90 passait au mieux pour un doux rêve, mais Internet a bien changé cette vision des choses. Nos productions documentaires sont aujourd’hui de dimension internationale et nos clients font partie du CAC 40. Je n’en tire pas une grande fierté, c’est juste pour préciser à nos jeunes lecteurs qu’il est aujourd’hui possible de travailler sur des projets professionnellement intéressants tout en allant au marché bio des producteurs locaux en vélo le samedi matin.

Comment ta passion s'est transformée en carrière ?


En fait, c’est plutôt l’inverse qui s’est déroulé… Je n’avais jamais pensé à devenir réalisateur. J’ai commencé en tant que musicien, la musique et la montagne demeurant mes véritables passions depuis l’enfance. Après un master de sociologie que je considérais comme vain et inutile, j’ai réussi à me faire embaucher par l’unique entreprise de production audiovisuelle des Hautes-Pyrénées afin de composer des musiques de documentaire. Il fallait au passage développer un studio digital, la grande révolution de l’époque. Ce fut immédiatement excitant : j’avais soudain sous la main les sons et les moyens techniques dont je rêvais pour enregistrer, lorsque que je grattais laborieusement sur mon vieux recorder 4 pistes à cassettes. Je réalisais donc des bandes sonores originales - pas si originales évidemment - et ces années de composition et de mixage m’ont fait réfléchir au pouvoir narratif du son, à sa façon de compléter et d’enrichir l’image sans que le spectateur n’y prenne vraiment garde. J’ai pu vérifier maintes et maintes fois que les gens étaient plus sensibles à certaines images simplement parce qu’une ligne musicale ou qu’un design sonore les renforçaient. Le son demeure pour moi le plus bel univers du cinéma.

Un caméraman est venu à manquer dans l’entreprise, j’ai levé le doigt. Nouveau métier, nouveau rythme : six mois de studio son en hiver, six mois de tournage en été. Je tournais tous les jours, d’abord comme assistant, puis comme chef op. Que ce soit pour le son ou pour l’image, j’ai eu la chance d’avoir d’excellents mentors, même si je n’en avais pas conscience sur l’instant. De façon un peu pédante, je trouvais que les films que nous réalisions manquaient de fond, d’intelligence, d’émotion. Je me suis mis à réécrire les textes, à faire des propositions, parfois hors de propos. J’avais surtout envie d’essayer d’autres façons de filmer, de sortir d’une routine sournoise que je sentais s’installer. J’ai découvert à ce moment à quoi pouvaient bien servir mes années d’études de sociologie : traiter des données et des informations brutes, les synthétiser, leur donner une forme audiovisuelle, les incarner, décider de ce qui allait être dit ou pas, sous quelle forme, avec quelle émotion… premiers pas de réalisateur. On m’a confié assez rapidement des documentaires à écrire et réaliser, en équipe réduite de deux personnes. Ce furent des années de liberté nomade et de formation autogérée. Nous parcourions la France en vivant en caravane pendant des semaines, à la recherche de nos sujets et de points de vue originaux pour les images. Notre responsable nous poussait à travailler notre photographie de façon très exigeante : a minima un plan large de 20 secondes, un plan moyen de 20 secondes, un plan serré de 20 secondes, un panoramique gauche-droite pour finir, le tout 3 fois, à 3 diaphragmes différents. Je faisais des images du lever au coucher du soleil durant des mois. Au retour, on visionnait toute notre récolte avec le monteur, plan à plan. Et je me faisais engueuler, plan à plan. Les meilleures années de formation dont on puisse rêver.


Quels sont les enjeux de ton métier ?


Je travaille autant dans le documentaire que dans le film d’entreprise, parfois un peu dans la pub. On a souvent tendance à séparer ces mondes, ça peut aller jusqu’à l’ostracisme. De mon point de vue d’auteur-réalisateur, je fais des films. Point. Quel que soit le projet et son contexte, mon enjeu personnel est de raconter une histoire. De faire en sorte qu’elle soit prenante, comprise, qu’elle porte également à réfléchir, et que le spectateur sorte de son expérience de visionnage comblé, excité, enrichi, curieux, ému… tout ça à la fois. L’enjeu est celui d’ouvrir la porte d’un univers, d’y faire pénétrer un invité et de faire en sorte qu’il y « vive » quelque chose. A partir de là, je dirais que tout est possible, qu’il n’y a plus ni genre, ni école, ni typologie de films. Il n’y a pas de bons ou de mauvais sujets, mais des traitements plus ou moins réussis. Le fait qu’un film trouve son public et rencontre le succès est une donnée complètement externe au processus d’écriture et de réalisation, qui n’engage pas la qualité ni la compétence de l’auteur. Par contre, à mon sens, le réalisateur se doit accoucher d’un film qui, de son propre point de vue, « fonctionne ». C’est peut-être cela l’enjeu, savoir jusqu’où pousser la réflexion et investir de l’énergie pour que le film remplisse son office en tant que film. C’est dur, c’est lent, un plongeon dans l’inconnu, troublant, intimidant même parfois, toujours excitant. En prime, une révélation sur soi au bout du chemin.

Evidemment, au-delà du challenge personnel, le réalisateur compose avec d’autres contraintes : le temps et le budget, intimement liés, la pression du commanditaire quel qu’il soit (n’allons pas croire qu’un film « de télévision » sera plus libre qu’un film « de commande »…), l’obligation de « réussir » le film, le sujet lui-même pas toujours exaltant, les moyens techniques, l’équipe, la météo, la chance, le mistigri, tout ce qu’on voudra qui fait de chaque film une aventure unique !


Comment définirais-tu ton style ?


J'ai jamais vraiment réfléchi à ça… J’essaye de faire en sorte que la caméra raconte ce que j’aimerais dire. Les documentaristes parlent parfois de la « caméra pinceau », prolongement de leur pensée… J’aimais bien cette image un peu poétique et intello, jusqu’à ce que je comprenne qu’une image brute sortie de la caméra, aussi belle qu’elle soit, est bien moins complexe que la pensée. Elle n'en est qu’un ersatz, il lui faut bien d’autres choses pour réussir à incarner visuellement la complexité infinie des émotions que nous aimerions transmettre. Des choses comme une image avant et une après, comme une histoire et des personnages forts, un rythme interne, un montage ciselé, des résonances charnelles et conceptuelles… bref, pour un réalisateur l’image n’est qu’un élément du puzzle. A force d’en produire, j’ai tendance à désacraliser tous ces amas de pixels, et je rêve d’un bon bouquin. Mais tentons de répondre : si j’avais un style, ce serait un appel permanent au cinéma, et une tentative d’immerger le spectateur, de le happer dans l’écran. L’un de mes maîtres reste Deakins, le directeur photo des frères Cohen. Classique, sobre, roi du contre-jour subtil, des perspectives et des grands espaces, l’élégance d’une image jamais surjouée, au service du propos. Je m’inspire également beaucoup des photographes. J’absorbe tous les bouquins de photos possibles et imaginables. Vous faites du doc ? Dégottez-vous donc un exemplaire du travail de Jane Evelyn Atwood sur les femmes en prison. Il y a la photo, toujours incroyablement superbe et violente à la fois, mais aussi et surtout l’immersion personnelle et l’engagement de l’auteure dans son sujet. Elle fait sienne la souffrance de celles qu’elle photographie, la photo devient un instant d’humanité partagée. Du film d’entreprise ? Tapons dans les photographes de mode et d’architecture. Mais aussi chez les grands reporters, ceux qui transforment le quotidien en épopée biblique. Allons voir les suédois pour la nature et les grands espaces… Imprégnez-vous des portraits réalisés à la chambre grand format au XIXème siècle, notez le sens du détail et le temps nécessaire pour ces clichés, puis sautez sur les dernières œuvres digitales disponibles sur internet. Pour être un bon caméraman, il faut pratiquer la photo, se frotter à tous les genres, essayer les focales, travailler les paysages, la macro, les portraits. A nouveau : il n’y a pas de mauvais sujets, que des mauvais traitements. J’ai passé une semaine chez moi à photographier une simple porte. J’aime les cadres fixes : bâtir à l’image un décor dans lequel tout va se jouer. Arriverais-je à tenir un film entier dans ce cadre fixe ? C’est le genre d’idée qui me traversent quand je suis sur le terrain, de simples idées supports de création.

J’aime tout autant mettre la caméra en mouvement. Il y a plus de vingt ans, avec mon compère Eric Dufour nous travaillions dans son atelier à construire des steady-cams et des mini-grues improbables avec de la ferraille de récup. Tout ce qui pouvait permettre de réaliser des plans « cinématographiques » était utilisé. Vélo, skis, patins à glace et à roulettes, fauteuil roulant, travelling sur corde verticale ou horizontale, au bout d’une canne à pêche… tout y est passé. Le drone et les stabilisateurs accompagnent aujourd’hui cette passion pour le travelling avant. Le marcheur en moi qui s’exprime, peut-être… C’est aussi ça, probablement, avoir un style : développer une image certes réussie techniquement, mais qui vous fait avant tout vibrer de façon intime. J’aime les images qui me bousculent intérieurement, pour une raison qui m’échappe. Filmer est indéniablement une thérapie solitaire et non explicative. Je peux me mettre à pleurer devant la sincérité d’une main d’ouvrier qui empoigne son outil. Le gros plan du regard de quelqu’un de concentré sur ce qu’il fait a le don de me donner la chair de poule. C’est aussi pour ça que je tourne mes images moi-même. D’une part je sais le faire, mais j’aime surtout ressentir à l’instant T ce qui se passe dans mon viseur. Décider en une fraction de seconde si je peux transformer la réalité en une sorte de fiction personnelle qui m’émeut. Un film a forcément besoin de « belles » images, mais j’ai personnellement besoin d’une émotion et j’avoue qu’après toutes ces années je serais bien en peine de prévoir ce qui va me remuer. Pourtant, mes clients me parlent souvent d’un « truc indéfinissable » dans mes films. On pourrait croire qu’après avoir été cadré par les services de com de l’entreprise depuis l’écriture jusqu’à la douzième version de validation, il ne resterait rien de ces nobles intentions d’artiste… Et pourtant. Je reste convaincu que, si l’on demeure sincère dans sa démarche de capteur d’image, si l’on exclut la tentation de l’application de « recettes » et de l’habitude, si l’on recherche à tout instant cette émotion profonde et le sens que doit prendre cette image-là à cet instant-là dans ce film-là, et bien il n’y a aucune raison que le spectateur ne ressente pas ce qui va donner au film une touche d’humanité, d’universalité, invisible sur un devis et non écrite dans un scénario, mais bel et bien là. Aujourd’hui, je sais que c’est cela que mes commanditaires viennent chercher dans mon travail, bien qu’ils ne puissent le formuler de cette façon. Un style ? Plutôt des années de sueur et de mal de dos, et des questions, des questions, le doute, tout le temps...

Avec quels matériels / logiciels travailles-tu au quotidien ?


En matière de montage, je reste fidèle à Adobe Première Pro depuis sa création. Je m’en suis emparé (de façon illégale) à sa sortie, simplement car je n’avais pas les moyens d’acheter l’unique plate-forme de montage digital sur le marché de l’époque. Depuis, ce challenger a largement tenu ses promesses en termes de développement et de fiabilité. L’interaction entre les différentes applications est un sacré atout, surtout en travail d’agence quand tous les corps de métiers de l’image, du graphisme et du son doivent collaborer ensemble dans des délais improbables. C’est un outil très réactif et très puissant.

Je fais évoluer les caméras au fil des évolutions technologiques. Je ne recherche pas à avoir la meilleure caméra du moment, plutôt l’outil dont j’ai besoin pour réaliser les films que je fais dans mon contexte de travail. Je travaille peu ou prou toujours en contexte de documentaire, y compris dans le cadre des films d’entreprise qui sont supposés être écrits et organisés. Nous finissons toujours pas devoir nous adapter au dernier moment à la situation que l’on nous propose. Et de fait, je crois que j’adore ce métier pour ça, cet imprévu. Je pars donc avec du matériel léger (qui remplit néanmoins l’arrière d’un van utilitaire). Après mes années de Bétacam, j’ai plongé illico sur les premières caméras numériques légères qui permettaient de filmer de façon « agile » en équipe réduite. J’ai gardé cette philosophie, depuis le mini-dv, DVCAM, puis les premières Caméras à cartes en passant par le 5D et finalement l’arrivée des caméras à grand capteur, avec lesquelles nous avons enfin – et vive le 21ème siècle ! – le choix des profondeurs de champs et des optiques, la haute sensibilité, des dynamiques incroyables, le tout avec un poids et un encombrement réduits, et des problématiques énergétiques résolues. Le paradis ! Finis les valises d’éclairage, les cartons de cassettes, les images nettes du premier plan à l’infini, fini de devoir choisir entre l’ombre et le soleil, quel chemin parcouru… Aujourd’hui, je travaille principalement sur RED Gemini, Canon C200 et autres, et Sony FX6. Cette dernière est un bijou de précision, de simplicité et de légèreté. Hormis son boîtier plastique, j’adore tout ce qu’elle est capable de faire. Je monte sur ces outils deux collections d’objectifs Canon, une série EF photo et une série d’optiques fixes cinéma à grande ouverture, avec divers filtres. Niveau machinerie, rails de travelling motorisés ou pas, un stabilisateur Ronin motorisé, une mini-grue. Deux drones sont également dans le camion, aujourd’hui devenus indispensables. En matière d’éclairage, j’ai définitivement plongé du côté LED, sous diverses formes : tubes, panels souples, boîtes à lumières et mini box… Pour le son, deux micros hyper-cardioïdes (Sennheiser et Neumann), l’un sur perche l’autre sur la caméra, trois micros cravates avec capsules Sanken, et un couple ORTF pour les ambiances stéréo. J’enregistre directement sur les caméras ou sur recorder externe type Zoom, selon. La philosophie générale, une fois de plus, est de pouvoir s’adapter rapidement à toutes les situations en refusant de lâcher du lest sur la qualité.


Enfin, quels sont les 3 conseils que tu donnerais aux jeunes vidéastes ?


Il est facile de se lever tôt pour capter de belles images de nature (ce que vous verrez sur la plupart des sites de professionnels de l’image), mais le véritable défi reste de transformer en épopée filmique un quotidien désolant en termes d’esthétique et d’action. Par exemple, depuis quinze ans, le film d’entreprise revient à filmer des gens travaillant sur des ordinateurs dans des bureaux moches. Franchement, au bout de quelques films, ça a de quoi faire fondre votre passion de l’image. L’unique moyen de survivre artistiquement est de s’obliger à se réinventer à chaque fois, tant dans le matériel que dans l’approche esthétique et narrative. C’est dans ce travail quotidien, dans les projets les plus ingrats, que vous forgerez votre véritable style, votre personnalité, votre rapport à l’autre, et à l’image que vous allez donner de votre sujet. Laissez donc tomber les films de surfers, les couchers de soleil et les montagnes au drone pour un moment. Frottez-vous, en filmant à l’épaule, au réel du quotidien qui vous entoure, tentez de nous faire vibrer avec des histoires qui a priori n’en sont pas, vous allez très vite savoir ce que vous valez et ce que vous avez à dire ! N’excluez pas d’être déçu du résultat, l’échec et l’humilité font partie du programme…

Lancez-vous des défis de réalisation, avec des objectifs clairs. Plus vous concevez en amont, plus vous saurez quoi faire le moment venu. Être bon sur l’instant, c’est avant tout anticiper et savoir ce que l’on veut, bien avant. « On verra bien », c’est la catastrophe assurée. Ne vous surestimez pas, faire un film est quelque chose de complexe, avec des milliers de choses à penser et à réfléchir, des dizaines de décisions à prendre sur le terrain que vous regretterez ensuite car le stress, la fatigue, le côté multidisciplinaire du métier fait que votre cerveau ne peut pas tout voir, entendre et digérer sur le moment. Ecrivez votre histoire, visualisez votre image, entendez votre son, voyez votre film avant d’aller sur le terrain. De toutes façons, le terrain sera toujours différent de ce que vous aviez imaginé, ce travail de préparation vous permettra « reconnaître » ce que vous cherchez.

Abordez ce métier avec professionnalisme, mais aussi avec un grand appétit. Connaitre les menus de la dernière caméra à a mode sur le bout des doigts, certes, mais vous devez surtout savoir au fond de vous-même ce que vous voulez en faire. Ça ne s’invente pas : pour cela il faut pratiquer, y compris en dehors des heures officielles. Il faut surtout faire d’autres choses. Notamment vivre, se confronter au monde. La culture générale, les voyages, les rencontres, les défis personnels, la curiosité envers le monde et l’envie de le raconter vont nourrir votre personnalité et vos productions, bien plus que toute leçon de réalisation audiovisuelle. Faites-vous confiance, vous avez, ou vous aurez des choses à dire, c’est un long chemin. Jeune, j’étais un timide maladif. Ce métier m’a appris à aller vers l’autre. Aujourd’hui, je peux dire que ma passion n’est pas tant mon métier que l’aventure humaine quotidienne qu’il propose. Car un film est toujours une œuvre collective.


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